C'était une jeune fille vive et entourée. Elle a accouché dans les toilettes de son lycée et jeté son bébé dans un sac en plastique. Personne n'avait suspecté sa grossesse. Non parce qu'elle la cachait, mais parce qu'elle n'en avait elle-même aucune conscience. Cela s'appelle le déni absolu de grossesse, un phénomène plus fréquent qu'on ne le croit.
Elle n'a rien dit. Ni rien montré, pendant neuf longs mois. Ni à sa mère, ni à sa compagne de chambre à l'internat, ni à ses amies les plus proches, ni à ses professeurs du lycée professionnel Jean-Rostand, à Angoulême. Mercredi 1er mars, elle est allée au cours de gym. Comme d'habitude. Nul n'a décelé, dans les vestiaires puis sur le terrain, l'arrondi d'un ventre ou des seins gonflés sous l'ample tee-shirt. De 10 à 12h, le jeune fille, âgée de 17 ans, a couru, sauté e tapé dans la balle, comme ses autres camarades. A la fin du match de volley, elle a troqué son jogging pour un jean et un pull. Dans l'après-midi, elle est passée à l'infirmerie du lycée. Aux deux infirmières présentes, elle a seulement parlé d'un léger mal de ventre. Rien de grave. Juste quelques douleurs. Puis s'en est allée, après avoir avalé un comprimé. Scène banale et quotidienne dans un établissement secondaire. D'ailleurs, le lendemain matin, à 8h, elle assistait à son premier cours. Puis aux suivants.
Cette même matinée, à 9h30, un agent de service découvre dans une poubelle le corps d'un nouveau-né, enveloppé dans un sac en plastique. Dépêchés sur place, les policiers ne remonteront qu'en fin d'après-midi, après avoir vérifié de multiples pistes, jusqu'à la lycéenne venue la veille à l'infirmerie. Une gamine étonnée qui dira ne pas comprendre "ce qu'on lui veut". Entre effarement et émotion, le personnel pédagogique puis les élèves apprennent alors l'impensable. La jeune fille a accouché la veille au soir d'un petit garçon. Seule. Dans les toilettes du lycée.
Au traumatisme s'ajoute désormais la culpabilité pour ceux, élèves et enseignants, qui n'ont pas "vu". Il n'y avait aucun des paramètres habituels - absentéisme, changement de silhouette, dispenses d'éducation physique, abattement ou isolement - qui, d'ordinaire, alertent sur une situation de détresse. C'est une adolescente très agréable, élève assidue et bonne camarade. Elle était très bien intégrée dans le groupe, participait activement en classe. Tout le contraire d'une élève introvertie analyse, à posteriori, la proviseur Micheline Brouillet. Un ventre arrondi ? Non. Une corpulence moyenne qui, en aucun cas, ne laissait suspecter une éventuelle grossesse. Inimaginable ?
Il y a dix ans, Françoise, infirmière scolaire, était en poste dans un lycée de Bretagne. Un soir, vers 23h, une élève sonne à l'infirmerie. Une gamine de 15 ans, bien charpentée, vêtue d'une simple chemise de nuit. Elle avait mal au ventre et voulait un cachet, se souvient l'infirmière. Passer à côté d'une crise d'appendicite est la hantise de toute infirmière scolaire. Françoise demande alors à l'élève de s'allonger un moment. En soulevant sa chemise de nuit, stupéfaite, elle voit la forme d'un bébé se dessiner sous le ventre de l'adolescente. La petite avait déjà perdu les eaux et ne semblait pas réaliser ce qui lui arrivait. L'infirmière contacte d'urgence le médecin et tente doucement d'établir le dialogue avec la jeune fille avant son transfert à l'hôpital. Elle ouvrait de grands yeux et me répétait : "Non, je n'ai rien, j'ai juste mal au ventre". Quelques heures après, elle donnait naissance à une petite fille. Dix ans plus tard, la crainte d'être passée à côté d'un drame taraude encore l'infirmière. Personne n'avait rien soupçonné. Et l'adolescente ne s'était pas confiée.
Deux cas exceptionnels ? Plus fréquents qu'on ne l'imagine, affirment psychiatres, psychologues et gynécologues. Clairement répertoriés comme cas de "déni absolu". Un mécanisme de défense puissant, rempart inconscient pour échapper au drame des situations limites ou de survie. Ainsi, des blessés lors de catastrophes naturelles ou de guerre civile réussissent à résister et à réchapper de gravissimes blessures. Le déni n'a rien à voir avec le secret ni le mensonge, insiste le psychiatre et psychanaliste Serge Tisseron. Dans le déni, ce que l'on ne raconte pas aux autres, on ne se le raconte pas non plus à soi-même. Il faut comprendre que cette jeune lycéenne n'a pas eu une grossesse telle que nous l'imaginons : elle ne l'a pas "vécue". A ses propres yeux, elle n'étais pas enceinte, ne portait pas d'enfant, ce qui peut expliquer qu'elle n'ait pas eu recours à un IVG. Pour elle, elle n'a probablement pas accouché non plus ni laissé mourir son bébé. Mais le déni de grossesse n'engage pas seulement l'aspect psychologique. Aucun signe habituel de grossesse n'est perçu comme tel. Tout est verrouillé derrière un rideau de fer, explique David Elia, gynécologue. Même si, chaque jour, elle ressent les preuves de sa grossesse, une femme qui est dans le déni total "n'entendra" rien. Chaque réponse est alors "adaptée" pour être conforme à la négation de cet état. Le ventre et les seins grossissent ? Simple prise de poids. L'absence des règles ? Cela arrive. Des saignements ? Des règles irrégulières ? Quelque chose qui "tape" dans le ventre ? Des coliques ou des gaz. Le corps joue le jeu de la psyché, ajoute Sophie Marinopoulos, psychologue clinicienne en milieu hospitalier. Comme cette jeune fille, blonde et diaphane, au corps moulé dans un jean et un T-shirt, reçue en consultation de psychologie. Un cas de "levée tardive de déni", à 7 mois et demi de grossesse. A la maternité, Sophie Marinopoulos se souvient avoir fait plusieurs aller-retour entre la chambre de la jeune maman et la pouponnière, tant il lui était difficile de faire le lien entre le corps menu de l'adolescente et le gros bébé joufflu de quatre kilos.
Ghadha Hatem, gynécologue-obstétricienne et médecin-chef à la maternité des Bluets à Paris, reçoit, elle aussi, des adolescentes et des femmes mûres, dont certaines déjà mères, à qui elle apprend une grossesse de quatre, six ou même huit mois. Lé gynécologue et son équipe de sages-femmes savent combien l'issue de ces grossesses longtemps niées peuvent s'avérer dramatiques. Rares sont celles qui, même soutenues par leur famille, acceptent l'enfant. D'autres encore gardent leur bébé mais, faute de structures sociales adaptées, mènent ensuite une vie de galère, entre RMI et prostitution. Parfois, par crainte de conduite infanticide ou de maltraitance, certaines d'entre elles font l'objet d'un signalement au juge. Et puis il y a celles qui, après avoir longtemps nié cet enfant en devenir, accouchent sous X. Et les autres, comme la lycéenne d'Angoulême, qui basculent vers l'infanticide. Car le déni absolu, affirme Sophie Marinopoulos, conduit parfois à l'extrême. L'enfant n'est jamais "né" dans la tête de sa mère, explique-t-elle, et c'est de cela qu'il meurt. Mais attention, prévient la psycholgue, le déni n'a pas de classe sociale ni d'âge. Et il est "contagieux". L'entourage d'une femme dont ni l'attitude ni le corps ne montrent les codes habituels de la grossesse ne prendra pas forcément conscience de son état. Qui, en voyant jouer au volley-ball la jeune lycéenne d'Angoulême, aurait imaginé qu'elle accoucherait - à terme - quelques heures plus tard ? L'apparente normalité de cette jeune fille pendant sa grossesse ne surprend pas Serge Tisseron : en ayant la même apparence et le même comportement que les filles de sa classe, elle ne s'est pas mise en situation d'être questionnée. Peut-êter ne repère-t-on pas les dénis absolus de grossesse parce qu'ils nous renvoient l'image de "mauvaise mère" et d'enfant non désiré. Notre société ne veut conjuguer grossesse et maternité qu'avec épanouissement et bonheur, ajoute Sophie Marinopoulos. Qu'une femme puissen ier totalement une grossesse est de l'ordre de l'impensable, de l'inadmissible pour l'entourage.
Comment, alors, le déceler, aider ces femmes en souffrance et en grande solitude ? En cessant d'ingorer cette part d'ombre qui est en chacun de nous. Cette ambivalence entre désir d'enfant et difficulté à être parent. En osant questionner l'autre, qui à se tromper, répondent psys et gynécologues. Le déni "ne tombe pas du ciel". Il se contruit, bien souvent, après qu'on eut déjà été confronté, autour de soi, à ce mécanisme, même si celui-ci concernait d'autres sujets que la maternité.
En janvier dernier, Françoise M., une femme de 33 ans, mère de deux enfants, comparaissait pour infanticide devant la cour d'assise de Nantes. Le 2 septembre 1997, elle avait accouché seule puis étranglé le nouveau-né. Son compagnon regardait la télé dans la pièce à côté. Rien vu, rien entendu. Dans le box des accusés, Françoise M. ne veut rien dire. Puis cesse ses pleurs pour raconter. J'avais trop honte. Je n'ai jamais fait de déclaration de grossesse. Je n'ai jamais pu en parler ni assumer. Depuis toujours, j'ai l'impression d'êterun parasite pour la société. Je suis mal née. Je ne suis rien. Je voulais me faire du mal et j'ai fait du mal à tout le monde. Au procès, on apprendra que, dans le passé, elle avait subi deux IVG et accouché deux fois sous X et que son père lui avait révélé, alors qu'elle était adolescente et enceinte de son premier enfant, que parmis ses sept frères et soeurs, tous n'avaient pas été désirés mais tous avaient été accueillis.